Conseiller régional d'Ile-De-France
Jean-Luc n’aime guère la tour Montparnasse, qu’il juge trop impersonnelle, au quatrième étage de laquelle, par un ascenseur d’acier gris, nous accédons aux bureaux du CRIPS, (Centre Régional d’Information et de Prévention du Sida), le lieu de notre rendez-vous. Dès l’accueil, une jeune fille tout sourire nous invite à patienter dans une vaste salle un peu labyrinthique, kaléidoscope de moquette bleue, de panneaux vitrés, de lumière diffuse et de postes de travail éparpillés dans l’espace. Un présentoir de cartes postales, flyers et fascicules d’information aux allures de comics précède une planche circulaire sur laquelle sont érigés six phallus multicolores aux couleurs pastelles, qu’on a immédiatement envie de flatter de la main. Mais déjà notre hôtesse revient nous chercher, et sur ses traces nous entamons une longue marche dans des couloirs sans fin, traversant ici et là d’autres bureaux derrière les vitres desquels se découpe les toits plombés d’un Paris au ciel pluvieux. Enfin, au milieu d’ une grande cage de lumière, en élégant costume bleu marine, finissant une séance de travail avec son assistant, un monsieur décoré de la légion d’honneur et du ruban rouge nous tend la main et nous invite à nous asseoir autour d’une petite table ronde qui jouxte son grand bureau.
Jean-Luc Romero est un homme du sud aux yeux fébriles, empreints d’une belle tristesse, qui vous scrutent avec bienveillance sous d’immenses sourcils d’Auguste dont les soubresauts ponctuent régulièrement les segments d’un discours assez volubile, mais toujours d’un seul tenant. Brillement synthétique, il répondra de lui-même aux questions que je m’apprêtais à lui poser en quelques unes seulement ; quatorze minutes d’un entretien dont la brièveté n’a d’égale que la concision, la clarté et la détermination.
Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous épargner ma prose, d’ouvrir les guillemets et de lui laisser la parole. Je réorganiserai quelque peu la chronologie et la nature de ses propos pour vous les livrer en substance, en essayant d’être le plus fidèle possible. Monsieur Romero, c’est à vous :
« Je viens d’un milieu très modeste, mes parents étaient des immigrés espagnols qui fuyaient Franco. C’est grâce à mes parents et à la République Française que j’ai pu faire des études qui m’ont conduit à échapper à ma condition de pauvre. Mais pour autant je n’ai jamais acheté d’appartement puisqu’en tant que séropositif, je n’ai jamais pu obtenir de crédit. Mon argent, j’ai toujours tout dépensé. Je suis d’une génération atteinte très jeune par un virus dit mortel. Je n’ai jamais pensé à l’avenir, j’ai vécu comme si j’allais mourir demain. Et ça fait vingt-cinq ans que ça dure. Je ne pensais pas vieillir avec le SIDA. Aujourd’hui je commence tout juste à accepter de penser à l’avenir. Je suis un survivant.Pour moi, la droite et la gauche, ça ne veux plus dire grand chose. Je ne suis pas de droite, puisque j’ai rejoint le groupe de Jean-Paul Huchon au conseil régional. Mais je me définis comme un gaulliste social. Une alternative entre le communisme et le libéralisme. Pour moi le combat se fait aujourd’hui entre les progressistes et les conservateurs. Et là, ça n’est plus aussi simple que ça…
Par courtoisie, j’ai décidé de ne pas donner mon choix de vote avant le vingt-quatre Mars, date à laquelle j’ai invité tous les candidats au cirque d’hiver pour leur demander de prendre position sur la fin de vie, qui est mon grand combat . L’égalité est aujourd’hui au fronton de toutes les mairies, mais l’inégalité demeure la marque la plus visible dans notre société. Parmi toutes les choses injustes, j’ai décidé de me focaliser sur certains combats. On ne peut pas parler de tout, et si je vous parlais d’économie je vous dirais des banalités. Contrairement à ce que disent certains, je pense que nous sommes dans une période de bouleversement, comme au début du septennat de Giscard qui vit les lois sur l’avortement et la majorité à dix-huit ans. Aujourd’hui encore, sur les points essentiels et pourtant méprisés par les politiques que sont l’amour, la vie et la mort, les choses peuvent changer.
La seule égalité qu’on ait, c’est qu’on est cent pour cent à mourir, mais pas dans les mêmes conditions. Si vous êtes dans un milieu informé, vous aurez une fin de vie paisible. Mais si vous n’avez pas de relations, sachez que vous pouvez mourir dans des souffrances atroces.
De même que vous n’aurez pas les mêmes droits si vous n’avez pas la même sexualité que les autres. L’amour entre les personnes de même sexe n’est pas reconnu. C’est pourquoi je demande l’autorisation du mariage homosexuel, de l’euthanasie,de la PMA pour les lesbiennes, et le droit de vote pour les étrangers.
Il nous reste encore une dernière gorgée de café à avaler avant de nous lever et de le remercier chaleureusement. En nous saluant, nous caresserons ensemble l’idée de prendre un de ces jours l’ascenseur d’acier gris en sens inverse pour aller contempler le paysage au dernier étage de la tour Montparnasse. Et de manière implicite, je sens que nous nous promettons de le réaliser, un jour où il fera beau. Un jour où nous aurons le temps. Un jour où l’on aura plus que ça à faire…


